La plus belle femme du monde
Il est 17h46 quand je me glisse dans le tram. Je m'adosse contre la vitre de l'autre côté de la rame. Face aux portes encore ouvertes, je vois apparaître la plus belle femme du monde.
Elles sont deux à se précipiter avant que les portes ne se ferment. À quelques secondes près, j'aurais perdu l'utopie. Elles sont deux, mais il n'y en a qu'une. À peine entrées, elles s'arrêtent ; plus personne ne rentrera après elles, l'ouverture n'est plus. Le tram repart. Il m'emmène, je ne sais plus exactement où, mais tout cela n'a pas d'importance, plus aucun sens. Elle seule suffit à occuper mon esprit, à me faire oublier mon nom.
Elles se tournent l'une vers l'autre. Enfin, je crois : je ne discerne qu'elle et sa beauté… comment décrire une beauté telle que personne ne l'a jamais vue ? La seule pensée qui m'a traversé l'esprit quand mon regard s'est posé sur elle, c'est cette ancienne réflexion de mon enfance : à quoi pourrait ressembler une nouvelle couleur, que personne ne connaît ? Quand elle est entrée dans ce wagon et dans ma vie, j'ai enfin eu la réponse. La beauté, celle que l'on ne peut même pas concevoir, qu'on ne peut imaginer avant de l'avoir devant soi, ressemble à ça.
Je dois fermer les yeux. Je vais devenir fou. Cette Méduse-là ne me transformera pas en pierre, elle fera pire : si j'ai l'inconscience de plonger mon regard dans le sien, c'est le monde qui s'immobilisera à jamais.
Je ne la vois plus, mais je l'entends. Il y a deux voix, celle de son amie et la sienne. Je peux les différencier, je sais sur laquelle me concentrer, car une seule ressemble à ce que j'ai pu entendre jusqu'à présent. L'autre, c'est la sienne.
Je ne peux pas les comprendre. Est-ce mon esprit qui est devenu inapte à déchiffrer ces paroles, qui a tout oublié à part elle ? Non. Pas encore. Elles parlent une langue que je ne connais pas. D'Europe de l'est, je pense. Du polonais, du serbe, de l'ukrainien, du hongrois ? Non, pas de l'hongrois : les rares fois où j'ai dû supporter cette langue, j'ai pensé à la désolation, à la laideur, aux derniers instants d'une mort lente et douloureuse. Ses mots à elle représentent la vie éternelle, la beauté. Un tel délice ne peut être du hongrois. À moins qu'elle soit capable de plier une langue à sa guise, de rendre chaque sonorité envoûtante. Au fond, le serpent qui danse ne sait pas quel type de flûte le fascine. Moi aussi, je suis incapable de dire ce qui me rend si sensible, si vulnérable. Elle a pris le contrôle de mon existence sans s'en rendre compte, et fermer les yeux n'y a rien fait. Autant les ouvrir, maintenant que je ne peux plus lui résister.
Elle n'est pas heureuse. Mais elle parle, elle me laisse me délecter de ses phrases sublimes. Hélas ! Je ne peux les comprendre, seulement les apprécier. Je pourrais renoncer à tout ce que j'ai bâti pour avoir la clé de ses paroles. Elle seule possède la vérité, elle seule semble désormais digne de manier les mots et de leur donner une signification. Les autres, dans le tram, discutent sûrement entre eux – mais plus jamais je ne pourrai écouter une voix sans penser à elle. Plus jamais je ne pourrai entendre une seule syllabe sans en comparer la prononciation à la sienne ; et chaque fois, je me désolerai de ne pas y retrouver la même splendeur, la même pureté.
Son sourire me ramène à l'instant présent. Je me sens partir à chaque instant où mon regard se pose sur elle : mais cette fois-ci, elle est joyeuse et plus rien ne peut me rendre malheureux. Plus jamais. Chaque seconde où je peux l'admirer, je sais que je vis le plus beau moment de ma vie, que rien ne pourra égaler la beauté qui me fait face. Mais la seconde suivante, un nouveau détail infime de son visage efface la certitude pour en créer une nouvelle, encore plus intense : non, ceci est la véritable apogée de mon existence. Je n'arrive pas à compter le nombre de fois où cette pensée est revenue.
Je n'ose plus la regarder, elle est d'une telle superbe qu'une douleur nouvelle me prend. Je ne la comprends pas. Si, je sais. D'habitude, je n'arrive pas à imaginer les visages des autres, ils sont toujours un peu flous, mais là, même en tournant la tête, en fermant les yeux, elle est devant moi. Elle est imprimée à jamais dans ma rétine.
Je me permets un autre regard, qui signera ma perte. Nos yeux se croisent et elle sourit. Je sais alors que j'ai vécu plus de sentiments en un instant que la majorité des hommes n'en connaîtront au cours de leur vie. Mes interrogations sur le fait de gâcher mon temps n'ont plus de sens, maintenant que j'ai pu la voir, elle. Elle se retourne vers son amie, se remet à parler. Pour elle, ce fut un instant d'inattention, un regard jeté vers un inconnu, et pour moi ce fut toute une vie. Plus tard, sur mon lit de mort, il ne me restera plus que ce souvenir, et les histoires imaginées qui auront peuplé mon existence jusque-là. Car chaque instant de liberté à partir d'aujourd'hui sera occupé par son visage et par la fiction d'une existence partagée, qui ne subsistera que dans mon esprit, mais qui aura plus de valeur que tout au monde.
D'abord, j'apprendrai sa langue. J'en maîtriserai toutes les nuances, pour ne pas omettre la moindre signification de ses paroles ; à quoi bon perdre son temps à essayer de comprendre la Bible ou les textes des philosophes, si je peux la comprendre, elle ? Ensuite, j'apprendrai ses manies, la tonalité de sa voix, chaque expression, tout. Je connaîtrai la réaction de sa peau quand elle a froid, je sentirai la douceur de son corps sans même avoir à le toucher. Je pourrai reproduire les yeux fermés chaque trait de ses iris, et les imaginer derrière ses paupières quand je la regarderai rêver.
Oui, une vie à ses côtés me permettrait de voir son sourire un jour près l'autre, d'être là à chaque miracle où un léger mouvement fait trémousser ses joues, puis l'instant suspendu où elle hésite encore à sourire, et enfin l'expression de la joie pure sur son visage. Cette expression qui mérite qu'on sacrifie tout pour elle – qu'on me donne un empire, que je puisse le perdre pour ses lèvres.
Un rire. Un son pourtant si simple, qu'elle a dû émettre tant de fois sans que je ne puisse l'entendre. Mais le malheur provoqué par cette pensée est vite remplacé par l'émerveillement. Je découvre ce son discret, calme, ce rire pour lequel aucune bibliothécaire ne se fâcherait. Un rire délicat, tendre, qui remet tout en cause.
Je ne peux m'empêcher de la regarder à nouveau. C'est plus fort que moi. Elle a bougé : elle n'est plus entièrement face à moi, elle ne me regarde pas. Son visage a disparu derrière ses cheveux. Je me sens sevré, privé de ma raison d'être, de la substance qui me maintient en vie : ne pas la voir provoque une souffrance comparable à celle des premiers mois après avoir arrêté de fumer, mais cette souffrance a été concentrée en un instant, celui où j'ai compris que son visage m'est occulté.
Il faut que je détourne mon regard, que je reprenne mon souffle. Je ne me sens plus humain. Je ne suis plus rien. Les autres non plus. Elle seule mérite ce statut, à moins qu'il ne faille lui en trouver un supérieur. D'un regard, je balaye le reste du wagon, à la recherche des autres damnés qui auront vu la beauté absolue, et qui en seront bientôt séparés.
Mais ils ne s'en rendent pas compte, ils ne la voient pas. Sinon, ils ont déjà succombé à son charme et ne sont plus aptes de sortir de leur catatonie. Aucun d'entre eux n'a le regard porté sur elle. S'ils étaient capables de la voir comme je la vois, ils n'auraient plus besoin d'un quelconque bonheur supplémentaire dans leur vie. Elle seule suffit.
Le tram entame un virage. Les roues crissent contre l'acier des voies, le son coupe les conversations et fait se tordre le visage divin. Elle cherche à se tenir, à maintenir son équilibre ; l'espace d'un instant, je m'imagine sa chute, après une secousse inattendue qui la pousserait dans ma direction ; mes bras ouverts enlaçant ses épaules, la souplesse que je m'efforcerai d'avoir dans mes mouvements pour la retenir sans lui faire le moindre mal. Mais assez ! Je ne peux désirer une telle scène, ni la matérialiser dans mon esprit : chaque seconde passée à m'imaginer à ses côtés, à ressentir la chaleur de son corps, ou pire encore, son regard planté dans le mien alors que je la retiens et que nos visages sont proches… Chaque seconde passée me suivra jusqu'à la fin de mes jours, m'empêcherait de ressentir le moindre bonheur. Comment pourrais-je apprécier les joies réelles mais anecdotiques du futur, lorsque le souvenir de son haleine sur ma peau, même imaginée, me rappellerait que rien d'autre n'a d'importance ? Assez. Le grincement des roues continue, et cause une tragédie sans nom : elle ne parle plus. Elle a été blessée par le son aigu, elle a été attristée, l'espace d'une seconde peut-être, d'entendre ce crissement désagréable. Je me mets à maudire ce tram, ces rails, cette ville, cet ingénieur qui n'a pas su faire mieux. Par leur faute, le sourire qui me maintient en vie a disparu. Elle a froncé les sourcils ; son amie a repris la conversation et je l'observe écouter des paroles que je ne peux comprendre.
Elle n'est pas heureuse. J'aimerais que cette tristesse me soit transférée, par télépathie, par magie, qu'importe : que le monde me laisse être triste à sa place, qu'elle n'ait plus jamais à souffrir, c'est tout ce que je demande. S'il y a un dieu, quel qu'il soit, qu'il m'accorde cette faveur : je n'ai pas été la personne la plus dévote, mais je crois désormais qu'une telle beauté a dû être créée par un être supérieur. Je lui demande donc de me laisser souffrir pour elle ; un seul sourire de sa part suffira à me faire endurer l'éternité sans joie.
Et pourtant, par une cruelle réponse, ce dieu me forcera à pêcher. À l'instant où j'ai formulé ma prière, je la vois pincer ses lèvres, se faire mal, souffrir en entendant l'histoire de son amie. Puis, par cette chaude journée qui lui fait endurer la soif, elle passe sa langue sur ses lèvres, brièvement, pour les nourrir d'une eau qui, j'imagine, les rendra encore plus resplendissantes qu'elles ne sont déjà. Devant cet inconfort, je devrais pleurer, me désoler de ne pas être capable de la rendre heureuse, moi qui ai jeté ma bouteille vide avant de monter dans le tram ; pourtant, je ne peux qu'être subjugué par ces nouveaux mouvements que j'ai eu le privilège d'observer, d'imprimer dans ma mémoire. Combien d'autres personnes ont eu cet honneur de voir sa langue, même l'espace d'un instant comme moi ? Quelques dizaines, quelques centaines, au cours des quelques trente années qu'elle a dû vivre ? Je fais donc partie de ce groupe réduit de privilégiés qui ont pu l'admirer, voir ses mains, son visage, sa peau, sa langue. Je devrais me haïr d'être heureux alors qu'elle ne l'est pas, mais je n'y arrive pas.
Encore un arrêt. Les portes s'ouvrent, mon cœur se ferme, peut-être à jamais : va-t-elle descendre ici ? Est-ce la fin, si prématurée ? Je n'arrive pas à respirer, comme si l'air de l'extérieur allait me tuer, qu'il fallait que les portes se closent avant de pouvoir vivre à nouveau. Elle ne bouge pas. Elle ne regarde pas les arrêts, elle est concentrée sur son amie. Elle a tellement de chance, cette amie. Elle a dû passer des heures, des dizaines d'heures, en sa compagnie. Si ce n'est plus. Comment est-ce possible que certains aient tant de chance, alors que des milliards d'autres personnes ne l'apercevront jamais ? Je ne peux pas me plaindre, même si elle disparaîtra bientôt à jamais : au moins, j'ai connu le bonheur. Je l'ai vue.
Je remarque que le virage du tram a tout de même eu un effet positif : les ombres ont changé d'orientation. La sienne s'est rapprochée de la mienne. Je dois arrêter de la regarder, pour mon propre bien : mon instinct de survie prend enfin le dessus et me fait détourner le regard. En compensation, j'observe son ombre. Ma main, la vraie, est proche de la sienne, l'ombre. Je l'avance un peu, je caresse cette image. Je ne serai jamais aussi près d'elle, je ne vis pas dans le même monde, je peux seulement me contenter d'approcher sa silhouette, par un jeu de lumière opportun. Sa vraie peau, elle, me restera inconnue. Mais dans mon esprit, ma main restera toujours sur l'ombre de la sienne, la tenant à jamais. Pourrais-je devenir une ombre, moi aussi, et suivre la sienne à la trace ? Comme ça, je serai avec elle dès que le soleil apparaîtra, dès qu'il me permettra de la voir au-dessus de moi, réelle. Ce sera mon deuxième vœu, Dieu, si jamais tu ne peux lui retirer sa souffrance pour me la donner.
Je me rends compte avec horreur que mon arrêt approche. Je suis monté avec l'idée de descendre après cinq arrêts : deux sont déjà passés, bientôt trois. Mon temps est compté, ce n'est pas ma mort qui m'attend lorsque les portes s'ouvriront trois fois, mais peut-être est-ce pire. Je ne peux l'imaginer. Une vie sans elle me remplit de terreur, me rend incapable de bouger. Heureusement, je vois sa main remonter pour dégager ses cheveux. J'aperçois sa joue. Ce mouvement fait disparaître mon angoisse, me fait prendre conscience que rien n'a d'importance à part l'instant présent, avec elle si proche de moi. Comme l'adrénaline qui rend les gens capables de soulever une voiture, j'ai soudainement l'impression d'être devenu un surhomme pendant une fraction de seconde. J'ai vu sa main, ses ongles, la perfection de son geste, le petit doigt fin détaché des autres, sa joue, sa pommette, ses microscopiques poils transparents sur sa peau. L'image de cet œil, cette main, ces cheveux, cette peau sera ma muse, je pourrai créer le plus bel art du monde grâce à cette image gravée dans mon esprit. Poésie, peinture, livre, sculpture, symphonie : tout est possible. Je dois créer le plus bel art du monde, et je le ferai, car il y a une chance qu'elle voie ou entende mes créations un jour. Peut-être que cela provoquera son sourire. Si c'est le cas, ça vaudra le coup de l'avoir fait.
Est-ce réel ? Une ombre passagère d'un bâtiment un peu plus haut que les autres obscurcit l'espace d'un instant son visage. Ses sourcils se fondent dans le teint de sa peau, et seul le blanc de ses yeux tournés vers son amie maintient le sortilège qui m'empêche de me détourner. Ils me laissent pourtant me poser cette question, leur éclat permet au doute et à la raison d'apparaître, de me priver de la pureté de ce bonheur que je n'avais jamais connu. Suis-je au bord de la mort, mon cœur a-t-il lâché, non pas à la vue de l'inconnue, mais à cause de ma vie passée à gâcher ma santé, moi qui ne savais pas qu'une telle personne allait apparaître, et qui n'ai pas su me maintenir dans une forme suffisante pour la connaître pour l'éternité ? Oui, je dois rêver, halluciner, le sang n'arrive plus à mon cerveau, mes artères sont bloquées, la vie disparaît, et le monde m'offre ces derniers instants de bonheur incomparable avant de me laisser m'écrouler. C'est rassurant, dans un sens, que je connaisse cette sensation à la toute fin ; si je l'avais connue à l'enfance, plus rien n'aurait eu de saveur dans ma vie, et j'aurais vite compris qu'il n'y avait pas d'intérêt à la poursuivre.
Le tram freine brusquement et klaxonne ; la lumière réapparaît et je discerne à nouveau la Vénus dans tous ses détails : mon cœur repart, les caillots imaginés quittent mes pensées ; le sort qu'elle m'a jeté me réveille de cette théorie rationnelle et erronée.
L'angoisse, elle, revient. Un autre arrêt s'éloigne. Pendant des secondes ou des siècles, je la vois passer ses doigts parfaits dans ses cheveux et jouer avec ses boucles. Ou est-ce mon imagination ? Rien n'est sûr, à part le fait qu'elle occupe mes pensées. Plus qu'un arrêt. Tout va si vite, je me mets à regretter mon temps perdu à fermer les yeux, à regarder les autres : pourquoi ai-je été si stupide, pourquoi ai-je gâché les instants les plus précieux de ma vie ? À quoi pensais-je ? Je ne pourrai pas continuer cette pensée, car sa main s'agrippe au pylône central pour éviter de tomber. J'aimerais me transformer en tram, qu'elle puisse poser sa main sur moi, l'espace d'un instant. Je supporterais des décennies de saleté et d'inconnus me dégradant, s'il existait une chance qu'elle m'honore de sa paume.
La séparation arrive ; le paysage défile à toute vitesse, et ralentira bientôt pour s'immobiliser une dernière fois, au prochain arrêt. Je ne la verrai plus jamais. Je vais perdre la vraie beauté, je ne pourrai plus vivre entièrement : une partie de moi restera ici, avec elle, à jamais.
Et là, l'idée insupportable apparaît. Et si elle aussi s'arrêtait au même arrêt que moi ? Peut-être qu'elle descendra, me suivra, ne me quittera plus jamais. Nos chemins fusionneront, elle passera la porte à mes côtés, puis toutes les autres aussi. Elle me tendra la main pour que je l'aide à descendre, je la saisirai, et je ne la lâcherai plus. Si elle descend en même temps que moi, c'est un signe du destin : je pourrai vivre une existence que je ne pensais même pas possible en me levant ce matin. Le tram ralentit, elles discutent, sans bouger. Chaque kilomètre-heure en moins, chaque mouvement en direction de la sortie qu'elle ne fait pas, m'éloigne un peu plus de l'utopie qui était apparue sous mes yeux, m'empêche d'accéder à la vie parfaite. Ma pensée devient une torture, une possibilité d'une vie meilleure qui se ferme à jamais. Qui ne sera jamais égalée. Mon sort est scellé quand elle pose une main sur la rambarde extérieure, pour laisser passer les gens qui veulent sortir. Elle n'en fera pas partie. Mon bonheur restera ici. Le tram s'arrête. Les portes de l'enfer s'ouvrent.
Quelle souffrance pire que celle de devoir la contourner pour m'en aller ? Lui tourner intentionnellement le dos, avancer dans la mauvaise direction, m'éloigner d'elle ?
Je passe du côté de l'autre femme. Mon instinct de survie m'interdit de m'approcher d'elle, de celle vers qui ma vie est désormais tournée : l'idée même de l'effleurer, de sentir son odeur, me rendrait incapable de continuer.
Je la dépasse. Je sens mon cœur disparaître derrière moi. Je m'arrête sur le trottoir. Une sonnette d'un vélo que je bloque, le bruit des portes qui se ferment. J'avance, mais je dois passer de l'autre côté de la route. Et je ne peux traverser devant le tram avant qu'il ne parte. Je dois donc me retourner, être face à elle une dernière fois, et je la vois rire avec son amie. Le premier rire d'une longue série que je n'entendrai pas. Que je ne provoquerai pas. C'est fini. Cinq arrêts m'auront permis de connaître le vrai bonheur, et cette dernière vision de la perfection, du paradis derrière la vitre, sera la photographie immortalisant une joie disparue. Désormais, à chaque fois que je penserai à elle, chaque jour, chaque heure, je la verrai en train de rire, derrière la vitre. En traversant les voies désormais vides, je comprends que l'essentiel, c'est qu'elle soit heureuse. Je ne peux pas être malheureux si elle est heureuse. J'arrive de l'autre côté de la rue, face au bâtiment.
Je regarde ma montre avant d'entrer, le temps de me ressaisir. Il faut que je m'accroche à ce genre d'objet banal, connu, normal, pour me convaincre que tout cela existe et a un sens, que cette rencontre n'est pas l'unique élément qui doit dicter ma vie. Il y a un monde, autour. Un monde de petites choses, que je ne peux plus discerner depuis que je l'ai vue. Il faut que je fixe les aiguilles de toutes mes forces pour comprendre l'heure, car l'inconnue a rempli mon esprit tout entier, mes pensées n'existent plus que pour elle si je ne les force pas à s'en détourner, l'espace d'un instant.
Si elle ne m'a pas fait oublier comment lire l'heure, il est 17h55. Je ne serai pas en retard, pour une fois.
Comme prévu, le tram a mis neuf minutes pour arriver à la crèche.